.On voudrait pouvoir mettre des mots sur tout. Tout. Tout ce qui nous entoure. Nous arrive. Oui. Mais parfois c'est impossible. Soit parce qu'on ne le pourra jamais. Soit parce qu'il est encore trop tôt. Trop tôt pour le faire. Ça fait trois ans cette année. Oui. Il y a trois ans. Du jour au lendemain. Le temps s'est arrêté. Une fraction d'seconde. Le vent à tourné. Et l'chemin est devenu incertain. Cabossé. Certains qualifient cela d'un saut sans parachute. D'un changement à trois cent soixante degrés. Je dirais juste. Qu'il m'aura fallu trois ans pour trouver les mots. Arriver à en parler. A le raconter. L'expliquer. Mais oui. Ce fut un saut sans parachute. Un arrêt cardiaque sans préméditation. A la suite duquel. Certains crieront à l'injustice. Et moi à la destinée. On n'choisit pas. Malheureusement. On subit. Les aléas d'la vie. Point. Oui. C'était un jeudi du mois d'Mai. Je m'en souviens. Je n'avais pas cours l'après-midi. Le soleil et la chaleur s'étaient installés depuis plusieurs semaines. Ça sentait bon l'été. J'ai traversé l'marché sur la place, juste en bas du lycée. Humé ces odeurs de melon. De lavande. D'olives. Qui se mélangeaient pour le plus grand plaisir des mes sens. J'ai longé cette rue. Tourné dans celle-ci. Puis dans celle-là. Me suis arrêté a ce feu. Puis traverser. Je m'revois encore. J'entends encore mes pensées intérieures. Je sens encore le soleil cogner contre le grain de ma peau. J'ai les cheveux détachés. Non attachés. Je sais plus. Je sais juste que j'ai l'sourire. -Pour l'instant- . Parce que ma matinée s'est bien passé. J'ai vu ces visages au détour d'un cours. D'un couloir. Des escaliers. Sur la passerelle. Dans la cours. Rien d'bien extraordinaire. Mon quotidien de lycéenne. Mais qu'est ce que je l'aime. Des choses simples. Des fous rires. Des sourires. Des "Bonjour". Des petits racontages. Oui. Tout ça se repasse dans ma tête, comme un film en boucle. Au moment ou je m'arrête à ce feu. Avant de traverser et de longer cette rue jusqu'à ce cabinet. Ou sans le savoir dans quelques minutes ma vie basculera à jamais. C'est étrange et marrant à la fois. J'étais là. A attendre que le petit bonhomme passe au vert. Regardant les gens autour de moi. Comme d'habitude. Le sourire aux lèvres. Pensant a tout un tas de trucs. Tout et n'importe quoi. Oui. Pensant à tout sauf à ça. Me disant intérieurement qu'la vie est belle, sans même songer un seul instant qu'une fois cette rue traversée, puis longée. Une fois rentrée dans ce cabinet. Face à elle. Mon discours changerait radicalement. Vert. Il est vert. Je traverse. Longe la rue. Tourne a droite. Monte les quelques marches. Entre. La retrouve dans la salle d'attente. M'assoie. Et attends. Attends sans le savoir, qu'elle m'annonce le début d'la fin. Mais je reste là. Assise sur cette chaise. Le sourire est toujours là. Et encore plus. Je regarde cette petite fille jouer devant moi. Les autres sont perdus dans leurs pensées. Ou dans leur livre. Dans les magasines. La salle est pleine. A croire décidément que le mois de Mai est propice aux maladies. Une porte s'ouvre. J'entends l'parquet qui grince. Je l'aperçois dans l'ouverture de la porte. Elle me regarde et appelle mon nom. On s'lève et se dirige vers son bureau. Puis se rassoie. Elle a des papiers devant elle. Sur son bureau. Surment les miens. Oui. Elle me le confirme. Ceux sont les miens. Il s'agit des résultat du labo. De la prise de sang d'hier. Des douze tubes qu'il m'a fallu remplir. Avant de m'évanouir en me levant. Je la regarde. Elle a la tête baissé. Regarde ces papiers. Tous ces chiffres incompréhensibles. Elle dit rien. Mais au fil des minutes qui me paraissent interminables, je comprends vite que quelque chose ne va pas. Elle cherche ses mots. Les bons. Mais c'est dur. Comment ? Comment faire comprendre à une jeune fille de quinze ans qu'elle est différente. Différente des jeunes filles de son âge. Différente des millions de personnes qui peuplent la France. Différente des milliards de personnes qui peuplent cette Terre. Comment ? Comment annoncer à une jeune fille de quinze ans, qui rentre dans votre bureau, le sourire au coin des lèvres, qu'elle à plus de chance que la moyenne, de mourir demain. Comment ? Sa y est. Elle ose enfin lever les yeux. Me regarde. Perçoit que son silence a aspirer en un rien de temps mon sourire. Elle n'a encore rien dit mais elle s'en veut. Ca se voit. Se lit sur son visage. Dans l'expression de ses mains. Sa bouche s'entrouvre. Quelques mots. Quelques phrases. Sa y est. Le départ est lancé. L'explication se délie. J'dis rien. L'écoute. Elle est toujours là elle aussi. A mes côtés. Elle comprend. Comprend ce qu'elle me dit. Et pour la première fois. Elle voit que je comprends. Oui. Parce qu'avant. J'avais pas compris. Je pouvais pas comprendre. J'étais trop petite. A cinq ans on comprend pas. Non. On comprend pas les mots des grands. Les mots " globules blancs " . " Globules rouges ". " Maladie sanguine " . " Origine inconnue ". " Pas de traitement ". Non on comprends pas. Pourtant je l'avais écouté à l'époque le monsieur. Mais non. J'avais pas compris. J'avais juste compris ces mots à elle. Sa phrase. " C'est rien. T'en fais. Ne t'inquiètes pas ma puce. " J'avais compris ces mots là. Parce que ces mots font partis du vocabulaire d'une petite fille de cinq ans. Voila tout. Il me faudrait encore attendre. Attendre quelques années pour les comprendre. Avoir a nouveau une explication, que mon cerveau puisse analyser et ait les capacités de pouvoir interpréter à sa juste vérité. Oui mais voila. Aujourd'hui. Ce jour là j'en avais quinze. Dix de plus. Et ce n'était pas les mêmes mots. Parce que dans une même histoire, il y a plusieurs chapitres. Et même si parfois, certains se ressemblent, ils peuvent aussi être différent. Ou complémentaire. Et dans certains cas, le "malheureusement" est de rigueur. Pour ma part. C'est l'cas. Alors oui. Cette fois-ci. J'ai compris. Compris les mots. " Deuxième maladie sanguine " . " Génétique ". " Sans traitement " . " Restrictions, interdictions, attentions " . Et puis pleins d'autres. Mais mon cerveau ne s'en souvient plus. Parce que de ces paroles, il n'en a retenu que deux. Deux dont il a compris instantanément la signification. " Attaque cérébrale " " Attaque cardiaque ". Et elle l'a bien comprit elle aussi. Elle n'a pas eu besoin d'en dire plus. L'expression de mon visage ne pouvait pas être plus explicite. Je revois l'expression du sien à la suite du mien. Sa voix qui s'arrête. La regarde et entend celle intérieurement me dire " Désolé. " . Me demander " Pardon ". Mais j'peux pas. J'y arrive pas. Non. Je peux pas lui pardonner. Parce que pour lui pardonner il faudrait d'abord que je lui en veuille. Or ce n'est pas le cas. Non. On n'peut pas en vouloir à une personne qui fait son travail. Elle est médecin oui. Et son métier et de guérir des gens. Sauver des vies. Mais je crois que pour la première fois, sa carrière vient de prendre un tout autre tournant. Parce que pour la première fois, elle sait qu'elle ne pourra rien pour moi. Qu'elle ne pourra écrire aucune ordonnance à mon nom. Et elle s'en veut. S'en veut de n'pouvoir accomplir son métier avec moi. Mais moi je n'lui en veux pas. Parce que dans un sens elle l'a accompli son métier. Elle a eu le courage de dire ces mots. D'oser les prononcer sans détournements. Et même si l'issue en est malheureuse. Je m'dois de la remercier. Et c'est je crois. Le premier mot qui sortit de ma bouche après un long silence. Oui. Je n'lui avait encore rien dit, depuis que j'avais franchi le pas de son bureau. Et je me retrouvais là. A la regarder. Déboussolé mais à moitié consciente. A lui dire " Merci ". Ca l'a perturbé. Je m'en souviens. Elle s'attendait à tout. N'importe quoi. Des pleurs. Des insultes. Tout. Sauf à un " Merci ". Et à vrai dire moi aussi je m'attendais a tout. Sauf a ce qu'elle m'annonce cela. Alors ce n'fut qu'un simple retour d'ascenseur comme on dit. La suite ? C'est flou. Je n'sais plus trop. Il y a eu encore des mots. Des phrases. Ce que je sais. C'est quand ressortant de là. Tout était différent. C'est étrange à expliquer. Mais rien n'était comme avant. Et dorénavant. Plus rien ne le serait. Je m'souviens avoir fait nuit blanche le soir même. Pour la première fois. En pleine semaine de cours. Nuit blanche à ressasser ces mots. A tenter de comprendre ce qui s'était passé durant ces quinze dernières années. A comprendre ce que la "vie" signifiait réellement. Oui. Comprendre. Aujourd'hui, j'en ai dix huit. Et cela va faire trois ans. Cela fait trois ans ce mois-ci. Trois ans que ma vie a prit un tout autre tournant. Trois ans durant lesquels j'ai appris à vivre au jour le jour. Pleinement et sans retenu. Appris le sens véritable de ce que voulait dire cette phrase. " Ne jamais remettre à demain ce que l'on peut faire aujourd'hui. " Parce qu'on n'sait pas de quoi est fait demain. Parce qu'on n'peut pas prévoir l'imprévisible. Anticiper à l'avance. Non. On peut pas. Alors oui. J'ai appris à vivre des bonheurs les plus simples. Appris à ne plus avoir de regrets. Appris à apprendre aux autres a être traiter comme n'importe quel être humain. Leur ai appris à ranger d'côté leur compassion et leur pitié. Leur ai appris à relativiser. Qu'il y a toujours bien pire dans la vie qu'une mauvaise note, qu'un refus ou autre banalité de celle-ci. Leur ai appris a savourer, profiter de la vie à sa juste valeur. Bien sûr que c'est pas facile. Loin d'être simple. Bien sûr que j'ai eu peur au début. Peur que tout s'arrête subitement. D'un coup. Du jour au lendemain. Peur de n'pas réussir a faire tout ce que j'avais espéré. Rêvé. Eut envie. Bien sûr que j'en ai souffert. Pleuré. Haïs la vie. Voulu à la terre entière. Mais voila. On apprend avec le recul. On apprend que cela ne sert à rien. C'est ainsi point. La destinée en a décidé ainsi point. Alors j'accepte et j'souris. Parce qu'à côté de ça. La vie m'a fait de merveilleux cadeaux. Et elle m'en fait un chaque jours en m'permettant de pouvoir encore un jour de plus profiter d'elle =) . Putain oui. Regardez autour de vous. Observez. Savourez. Profitez. Vivez !
Oui je vous assure. La vie est belle =)