On en parlera. -Ou pas-. Et on le vivra
C'était il y a trois ans. Non pas jour pour jour. Mais il y a trois ans. Oui. Un souvenir intact. Comme au premier jour. Au premier regard. Un souvenir intact car remémoré à chaque instant.Chaque jour. A chaque ouverture. Fermeture de rideau. C'était il y a trois ans. Je venais tout juste de prendre place. Possession de ce carré à la blancheur éclatante. Au parquet usé et grinçant. Aux armoires démesurées. Laissant tout juste la place à cette cheminé de s'exprimer. A ce miroir la surplombant de s'affirmer. Un lit en fer s'est invité. Puis des cartons blancs se sont mis à pousser de ça et là. On se serait cru au printemps. Un carré blanc où la lumière était reine. S'invitait nuit et jour. Sans volets. Les rideaux s'imposèrent comme une évidence. Une fois la scène en place. Le mécanisme se mis naturellement en marche. Un beau matin, ils s'ouvrirent. Et je découvris, sous mes yeux ébahis d'admiration, ce que sans savoir ni imaginer; j'allais suivre comme l'évolution d'une saison durant trois années à venir. Mes yeux glissèrent en diagonale et fixèrent ce qui se traduisait pour eux comme la pureté surprenante du mystère et de l'invitation à la délivrance. Se dessinait à eux un autre carré blanc. Plus grand. Plus impressionnant. Plus envoutant. Un délabrement dont sortaient de terre deux murs blancs grisonnant par le temps, qui se faisaient face comme deux guerriers avant la bataille. Sûr d'eux. Ancrés dans leur position. Prêts à ne pas céder devant l'autre. Soutenant ces deux autres murs qui les reliaient. Ces fragiles pans aux immenses et incommensurables vitres. Saccagées par le temps et la vie. Mais survivant. Tenant malgré tout debout. Un carré blanc dont la beauté saccagée m'invitait à chaque instant. Chaque regard. Combien de fois ai-je ouvert ces rideaux et me suis sentie comme happée par ce carré blanc. Cet inconnu venu d'ailleurs. Sortant de nulle part. Un élixir de délivrance servi sur un plateau d'argent. Une bouffée d'air frais. La sensation de faire corps en ce lieu mystérieux. Une défenestration répétée chaque jour. Comme un besoin vital. Un rite. Une défenestration nécessaire envers ce semblable. Cette issue de secours à la vie. Au temps et au réel. Combien de fois me suis-je vu fouler son sol de béton dépouillé. Amoché. Prendre des photos. Imaginer qui mettre en scène dans cet apaisant stress. La joie de ne partager cet ailleurs avec quiconque qu'avec corps et âme. Puis les rideaux se sont refermés. La lumière a disparu derrière ceux-ci. Le film s'est arrêté de tourner. Les heures se sont succédées dans l'innocence de l'insouciance. Puis les rideaux se sont ouverts et le gouffre est alors apparu. L'insouciance d'imaginer pouvoir être découverte. Mise à nu. De voir son entre occupée. J'ai vu ces hommes en costume me fouler. Me piétiner. Gratter par-ci par-là des parties de mon intérieur. Sourire. Rire. A m'en nouer le ventre. Ouvrir et fermer à volonté ces vitres. A m'en provoquer des courants d'airs frissonnant. Puis je les ai senti me regarder d'en bas. Lever les yeux vers ma gorge nouée. Parler. Discuter. Gesticuler à m'en faire mal. La douleur était trop vive. J'ai fermé les yeux et me suis enfuie. Le soir venu, je suis revenue. La lumière naturelle était partie. Les engloutissant avec elle. Seule la lumière artificielle était présente. Présente à me ramener dans le calme de mon entre. Le temps d'une soirée. D'une ultime défenestration. en quête de sérénité. Puis les rideaux se sont fermés. La nuit s'est passée. Le jour s'est levé et le bruit est apparu. Les rideaux se sont ouverts. Et la réalité a frappé. La vérité m'a aveuglé. Ce n'était plus ces hommes en costume qui me foulaient. Me piétinaient corps et âme. Mais des hommes en blouses. Blanches. Bleues. Peu importe. Je comprenais au fil de la destruction. Des coups de marteaux de mon intérieur. Que tout s'achevait là. La découverte avait eu lieu. Le point de la fin approchait. Sans un bruit ni mot ni gémissement ni pleur. Je m'suis laissé faire. Les ai regardés me détruire. Sans penser un seul instant à la pierre clef qu'ils poseraient en remplacement. Au coup d'électrochoc qu'ils provoqueraient en faisant basculer la vie futur qui m'attendrait. Je les ai alors regardés. Epiés. Observés. Chaque matin. Chaque midi. Chaque fin d'après-midi. S'affairer dans le délabrement de ce qui me tenait d'intériorité. Puis ce jour est arrivé. La fin. Un beau matin les rideaux se sont ouverts et il n'y avait plus rien. Alors tout s'arrêtait là ? Ainsi après presque un an ? Il y a eu la déception des premiers jours. Puis la surprise. De ce nouveau matin. De cette nouvelle ouverture de rideau. La vue de cet homme et de cette femme. Ce couple. Prendre possession de ce carré blanc. De leur nouveau chez eux. Alors la joie des premiers jours. De les voir si heureux. Epanouis dans ce délabrement devenu loft en duplex. Les semaines. Les mois se sont succédés. Les ouvertures et fermetures de rideaux aussi. Même si elles n'avaient plus la même saveur. Signification. Les semaines. Les mois se sont succédés et j'ai vu son ventre grossir petit à petit. Sous mes yeux remplis d'admiration et d'envie. La deuxième année à peine entamée. Un beau jour je l'ai vu dans ses bras. Il était si petit. Ils étaient si heureux. Si comblés tout les trois. Puis les mois se sont écoulés à nouveau. La troisième année s'est entamée et continue de se dérouler. Sous le regard de l'évolution de ce p'tit bout d'chou. Et puis l'interrogation, la suspicion de ce demander si son ventre ne grossirait-il pas une deuxième fois ? Les prochains mois le diront. Et si tel est le cas alors personne ne le verra. Pas même moi. Qui ne serait plus là. A ouvrir mes rideaux chaque matin. A les fermer chaque soir en les regardant. Regardant ce loft. Ce couple. Ce concentré de bonheur. Avec envie et admiration. Le sourire aux coins des lèvres de se dire que dans quelques mois la roue tournera. Le ticket gagnant sortira et se sera son tour. Que mes cartons et mes affaires prendront place dans cet appartement. Son appartement. Notre appartement. Cette impatience si pesante à ce que ce jour arrive. Pouvoir enfin vivre comme ce couple que j'admire à longueur de journée. Et savoir et non se dire. Oui savoir. Savoir que dans quelques années. Se sera mon ventre que je verrais. Regarderais grossir. Alors je repenserais à elle. A ce bonheur et cette admiration que ce couple, sans le savoir aura fait naitre en moi.